Rencontre avec la tribu Mentawai, « hommes-fleurs » de Sumatra

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« Attends une minute, il faut que je retire quelque chose… » Mon guide venait de retirer sa botte et il tentait de mettre la main sur un couteau. Lentement, il fit glisser une lame le long de sa jambe pour y détacher une  sangsue qui s’y était accrochée. « Welcome to Mentawai ! » qu’il me lance avec un grand sourire.

La sangsue  et moi nous trouvions sur l’île de Siberut dans l’océan Indien, à 150 km à l’Ouest de Sumatra, sur l’une des 17 000 îles indonesiennes. J’étais là bas pour passer une semaine avec la tribu Mentawai, un peuple vivant de la chasse et de la pêche, fier et indépendant, n’ayant pas quitté ses terres depuis l’âge de pierre.

Loin des sentiers traditionnels des vacanciers, seul un nombre restreint de voyageurs se sont aventurés aussi loin dans la forêt équatoriale. Je dois dire que si je n’avais pas fait de recherches pour préparer ma prochaine exposition, je doute que j’aurais un jour entendu parler des Mentawai. Et voilà que j’y était, après 3 vols, une traversée en ferry, 1 trajet en moto, 3 heures sur un canoë, et 2 heures à traverser les marécages, j’arrivais dans un endroit sans électricité, sans téléphone, sans internet, sans lit, sans toilettes, et sans eau courante.

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« Anai loita » – bienvenue en Mentawai. Un sikerei (chaman) à la silhouette élancée, et ne portant rien de plus qu’un pagne me donna une poignée de main ferme de sa main tatouée. Aman Teutagougou allait être mon hôte pour les jours à venir, et c’est à peine après m’avoir indiqué du doigt la « Uma » (grande maison) où je pouvais déposer mon sac à dos – juste sous le crâne de singe accroché à la porte d’entrée – qu’il était déjà temps de partir visiter les environs.

La chose la plus surprenante à propos des Mentawai est leur apparence. Aman Teutagougou, comme les autres Mentawai, avait sur son corps une multitude de tatouages représentants l’arbre de la vie. Chaque tatouage – réalisé douloureusement à l’aide d’encre et d’une aiguille plantée dans la peau – prend une semaine pour être finalisé. Les hommes Mentawai se tatouent tous les mêmes motifs, en commençant par le soleil, symbole de la vie. Ils terminent par un tatouage sur le visage, signifiant qu’ils en ont terminé avec leurs ornements.

La chose la plus déroutante pour un occidental est sans doute les dents des femmes Mentawai. Elles taillent leurs dents en fines pointes, ce qui est considéré comme séduisant par les hommes Mentawai. Un soir, alors qu’une pluie torentielle s’abattait sur la jungle, une Bai Ibuk vint à ma rencontre pour m’exhiber fièrement ses molaires qu’elle venait de ciseler.

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Les Mentawai se considèrent comme les gardiens de la forêt tropicale et ils ne font qu’un avec la nature. Ils vivent en totale auto-suffisance, ne prennant que ce dont ils ont besoin dans le monde qui les entoure. L’écorce des arbres est arrachée pour fabriquer des pagnes, l’eau ruisselle le long des canaux pour fabriquer du Sagou, les feuilles sont ceuillies pour élaborer le poison servant aux flèches pour la chasse,  les restes des os de poulets sont déposés sur les lattes du plancher pour nourrir les porcs.

Lorsque l’on vit avec les Mentawai ce qui manque d’un point de vue matériel est comblé par les bienfaits spirituels. Litérallement. Alors que la grande majorité de l’Indonésie est de confession musulmane, les 64 000 Mentawai sont animistes. Ils vouent un culte au sibulgan, les 4 principaux esprits de la nature: le ciel, la mer, la Jungle et la terre. Ce sont ces esprits qui ont été incantés lorsque je suis tombé malade à la fin de mon voyage.

Malade, transpirant, tremblant, allongé sur un fin matelas sous une moustiquaire, je me suis réveillé en sentant une pression sur mon estomac. Luttant pour ouvrir mes yeux, je pouvais tout juste apercevoir un homme qui, agenouillé sur moi,  exercait une pression sur mon abdomen. Doucement, il souleva ma tête et versa dans ma bouche asséchée, un mélange de baies broyées, de feuilles, d’eau et de boue. Délirant, je me demandais pourquoi est-ce qu’il regardait ma montre…

A mon reveil le lendemain matin, on m’expliqua que le soigneur qui s’était occupé de moi était Aman Toikok, un chef de village que j’avais rencontré au début de mon voyage et à qui j’avais offert ma montre. Il avait ouïe dire que j’étais malade et il avait alors marché 3 heures durant pour rejoindre la uma où je me trouvais, afin d’invoquer ma guérison auprès des esprits du ciel.

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J’étais reconnaissant pour le soulagement que m’avait apporté le chaman, d’autant plus que les Mentawai ne sont pas autorisés par la loi à pratiquer la médecine, ni même de pratiquer leur religion d’ailleurs. En effet, le gouvernement Indonésien exerce une pression sur le peuple Mentawai, à travers un decret de 1950 interdisant leurs coutumes, mais également en  les incitant à sortir de la jungle pour rejoindre l’un des « villages gouvernementaux » qui héberge des écoles, des centres médicaux et des maisons offertes gratuitement. Cette opération d’acculturation mise en place par le gouvernement Indonésien met en danger la culture et le mode de vie traditionnel des Mentawai.

Aujourd’hui les Mentawai doivent se battre plus que jamais pour préserver leur culture ancestrale. Et leurs sangsues.

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Récit de voyage par Guy Needham, photographe néo-zélandais parti à la rencontre du peuple mentawai en Indonésie. Il expose les photos de son voyage au Studio 541, sur Mt Eden ROAD à Auckland, du 25 octobre au 12 novembre. Cette exposition est un hommage à la simplicité et la pureté du peuple Mentawai. Le mode de vie épuré de ce peuple indigène entre en contraste avec le nôtre.

Traduction du récit par Claire Bisson & Tanguy Serrand

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